COURS N°5: Les accents


    Les grandes zones géographiques de la France
    • Revoir le vocabulaire (et les vidéos correspondantes) des leçons précédentes 
      • en bas de chaque page, section "vocabulaire de la page" (ou dans la page "vocabulaire")
      • + dans la section "Entraînement"
      • + Verbes être et AVOIR à tous les temps
        • Quiz oral en début de cours, et test de vocabulaire écrit MARDI PROCHAIN
    • Explorer la section "Ajouté après la classe" du cours n°4 (France Profonde)
    • Étudier attentivement chacune des vidéos ci-dessous. Faites les exercices proposés et soyez en mesure de présenter chacun. 
    I) LEÇON: LES ACCENTS

    Le français n'est pas prononcé de la même façon partout en France, et il existe même des différences spectaculaires entre l'extrême nord et l'extrême sud du territoire. La façon de parler d'une personne peut renseigner sur son origine ou son enracinement géographique, ainsi que sur sa condition sociale. Quant à la prononciation de la région parisienne, elle peut-être considérée comme "neutre" en raison de son omniprésence dans les médias (télévision, radio, cinéma).


    Extrait: La Femme du Boulanger (Marcel Pagnol, 1938)
    Dans ses romans comme dans ses films, Marcel Pagnol, écrivain et réalisateur "régionaliste" a largement représenté la vie rurale du sud de la France. Ses comédies méditerranéennes doivent une partie de leur succès à la façon de parler des personnages, qui s'expriment avec "l'accent du midi", le "midi" en question étant la partie sud de la France.





    EXERCICE:
    • Transcrire la vidéo
    • Répétez en essayant d'imiter l'accent du midi. Quelles en sont les principales caractéristiques phonétiques, à votre avis?

    II) GROS PLAN: CARICATURES

    Les accents régionaux évoquent très souvent les clichés associés aux zones géographiques concernées.

    1) Bienvenue chez les Ch'tis (2008): L'accent du nord

    Ce film réalisé par Dany Boon est à ce jour le plus gros succès du cinéma français, avec plus de 20 millions de places de cinéma vendues (sur 65 millions de français). Un tel succès s'explique en partie par le succès rencontré par le vocabulaire et la prononciation "ch'ti" dans l'ensemble de la population. Ce phénomène de mode est révélateur d'une France enchantée par la richesse et la diversité de ses terroirs, mais aussi de ses tonalités linguistiques.

    "Le ch'ti" (ou "ch'timi) désigne le Picard, un patois parlé dans le nord de la France. Il se compose d'un vocabulaire hérité du moyen-âge, et aussi d'une prononciation caractérisée par le remplacement:
    • du [s] par [sh]
    • du [sh] par [k]
    • du [a] par [ô]

    exemple: "Ce chien là n'est pas le sien" devient "She kien lô n'est pô le shien"

    "Le mot « ch'ti » ou « ch'ti mi », a été inventé durant la Première Guerre mondiale par des soldats qui n’étaient pas de la région et désignaient ainsi leurs camarades originaires du Nord ou du Pas-de-Calais. Ce mot a été créé à partir de ce dialogue : « Ch’est ti ? — Ch’est mi » (C’est toi ? — C’est moi.). Par extension, "les ch'tis" désigne les personnes qui parlent cette langue, et donc les populations du nord de la France. On pourrait traduire le titre du film par: "Bienvenue dans le Nord". (wikipédia.fr)

    Bande Annonce du film


    Exercice:
    • Regarder attentivement la Bande Annonce: à votre avis, quel est l'enjeu du film? Sur quoi repose sa séduction (comment expliquer le phénomène de masse?)
    • Ce film joue sur les clichés concernant le nord de la France: lesquels?
    • Quel est le rôle de la langue dans cet extrait?
    2) Publicité CAMEMBERT LE RUSTIQUE, "Boudiou, il a l'accent rustique!" (1988)


    Dans cette publicité pour le camembert "Le Rustique", la France Profonde s'impose soudainement au milieu d'une conversation entre grands bourgeois parisiens. Observez comment.




    Transcription:
    — Hé hé, à Drouot*, il achète n'importe quoi!
    — Pour sa troisième femme, la princesse, il a eu du goût! C'est connu!
    — Boudiou, l'a bon goût c'camembert là! Et en plus, l'a d'la t'nue, et d'nos jours, c'est ben rare!
    — Charles-Edouard!
    — Yes!
    Le Rustique. Boudiou quel camembert

    * L'hôtel des ventes de Drouot: célèbre salle des ventes parisienne (équivalent français de Sotheby's ou Christie's)

    Exercice:
    • Écoutez attentivement la publicité. Remarquez-vous un changement de prononciation? En quoi consiste-t-il?
    • Sur quoi repose le comique de cette pub, à votre avis?
    3) Un autre type d'accent bien reconnaissable: le "parler banlieue"

    Bien que "les banlieues" (ou "les cités") ne correspondent à aucune région déterminée, puisqu'il y en a dans la périphérie de toutes les grandes et moyennes villes de France, on associe ces quartiers à une certaine façon de prononcer le français, et d'en transformer la syntaxe. Cet "accent de banlieue", très reconnaissable est socialement stigmatisé, pénalise les jeunes issus de ces quartiers dans leurs interactions avec la société française, et notamment dans leur recherches d'emplois.

    Dans cet extrait de l'émission satirique Les Guignols de l'info (Canal+), Edouard Balladur, alors candidat à l'élection présidentielle de 1995, s'adresse à un jeune, "Jamel", qui s'exprime avec un accent de banlieue fortement marqué.




    Transcription:
    Edouard Balladur (EB): Bonsoir M. D'Arvor. Je voudrais m'adresser aux jeunes et leur dire ceci: Jeunes…
    Patrick Poivre d'Arvor (PPDA): Alors oui, justement, nous l'avions prévu, nous avons fait venir un jeune. Jamel?
    Jamel: Ouais, qu'est-ce qu'y a?
    EB: Qu'est-ce donc que cela?
    PPDA: C'est un jeune
    EB: Mon Dieu!
    Jamel: Bon alors qu'est-ce qu'y a M'sieur?
    PPDA: Allez-y monsieur Balladur, expliquez lui.
    EB: Comment expliquer cela? Euh, vous parlez français? 
    PPDA: Aïe Aïe Aïe Aïe Aïe
    EB: Voyez-vous mon petit, il ne faut pas perdre confiance.
    Jamel: Ok, d'accord!
    EB: Mon Dieu! Voyez-vous mon petit, je suis en mesure de vous affirmer que le taux de croissance peut dépasser les 4% à l'horizon quatre-vingt quinze. 
    Jamel: Ah ouais, c'est bon ça hein!
    EB: Mon Dieu! Et grâce à cette croissance, vous pourrez noter mon jeune ami un net ralentissement de la progression du chômage.
    Jamel: Ah c'est bon ça m'sieur. 
    EB: Bientôt une décrue progressive du taux catégoriel de chômage des jeunes.
    Jamel: Ouais ouais, j'suis d'accord avec tout ça, m'sieur, mais c'est pas ça mon problème que j'ai moi. 
    EB: Vous ne voulez pas travailler?
    Jamel: Ah si m'sieur, moi j'veux bien, mais mon problème c'est que… qu'est-ce qui m'fait rêver dans c'que tu dis m'sieur?
    EB: Pardon?
    Jamel: Ben ouais, où il est ton rêve que tu m'proposes?
    EB: Mon Dieu! Ecoutez, rien ne vous interdit d'espérer trouver un emploi.
    Jamel: Ah nan j'te d'mande pas ça. Fais-moi rêver j'te dis, vas-y!
    EB: La baisse des intérêts allemands va redynamiser notre activité.
    Jamel: Fais-moi rêver j'te dis, donne-moi envie, hé! C'est quoi ta société qu'tu nous emmènes?
    EB: Si nous sommes compétitifs, la délocalisation s'arrêtera d'elle-même.
    Jamel: Putain, c'est quoi c't'usurpateur? Attends hé… d'où j'rêve moi? Désolé m'sieur, mais là, j'rêve pas. Allez, j'retourne avec les autres. Bouffon va!
    EB: Mon Dieu! 
    PPDA: Alors monsieur Balladur, votre avis? 
    EB: C'est tout le problème de cette jeunesse: elle ne sait plus rêver! Au moins en 68, j'avais un idéal. 
    PPDA: Ah? Lequel?
    EB: Briser la révolte étudiante!
    PPDA: Merci monsieur Balladur. 

    Exercice:
    • écoutez les deux extraits suivants, en essayant d'imiter la prononciation et les intonations du personnage. 
    • Quelles sont les caractéristiques phonétiques et syntaxiques du "parler banlieue", ici caricaturé?
    a) Ouais ouais, j'suis d'accord avec tout ça, m'sieur, mais c'est pas ça mon problème que j'ai moi. 





    b) Fais-moi rêver j'te dis, donne-moi envie, hé! C'est quoi ta société qu'tu nous emmènes?



    *

    AJOUTÉ APRÈS LA CLASSE

    Transcription de la Vidéo 1 : Marcel Pagnol,  La Femme du Boulanger

    Son père était faché avec mon père, et mon grand-père était déjà fâché avec son grand-père, et le grand-père il savait pas pourquoi. Parce que ça venait encore de plus loin. Vous pensez que ça doit être une chose grave, une bonne raison!

    *

    AUTOUR DE LA VIDÉO N°2

    Bienvenue chez les Ch'tis: leçon d'argot


    Transcription


    — C'est pas compliqué de parler le ch'timi. On ne dit pas Pardonnez-moi, je n'ai pas bien saisi le sens de votre question, on dit Heinnn !
    — "Hein!"
    — Ah non, ça c'est l'un de un, deux trois,
    — Ouais, parce que, Y faut que ça sorte de là.....Heinnn !
    — Heinnn !
    — Ca y'est.Vous parlez le ch'timi.
    — Oh putain!
    — Ah non, on ne dit pas putain comme chez vous, on dit vingt de diousse !
    — Vingt de diousse ! Heinnn !
    — Bravo, biloute !
    — Ca veut dire quoi, biloute?
    — Biloute ? Ca veut dire - euh - ça veut rien dire.
    — Ca veut dire petite quéquette.
    — Petite quéquette ?
    — Oui, enfin, non. Ca a rien avoir avec une quéquette, c'est juste affectueux.
    — Ah, d'accord ! Apprenez-moi les gros mots, justement, c'est important les gros mots quand on apprend une langue.
    — Ben, on dit pas merde on dit du brun.
    — On dit pas un con on dit un boubourse.
    — Boubourse ? Ah, chez nous, on dit couillosti.
    — Ah, c'est joli.
    — On dit pas bordel on dit milliard
    — Milliard ! Du brun ! Heinnn !
    — Oh ah... vous allez passer une commande!
    — Non, non.
    — Si, si ! Ca fera une exercice pratique !
    — Oh oui, c'est une bonne idée ! Vas-y Saque eud'dans !
    — Saque quoi ?
    — Saque eud'dans.
    — Saque eud'dans ? Ca veut dire quoi ?
    — Euh, allez-y Monsieur le Directeur, n'ayez pas peur.
    — Bon. Garchon !
    — Bonsoir.
    — Bonsoir, biloute, heinnn ! Mi, avec l'équipe de la Poste, on voudrait....
    — On voudrô...
    — on voudrô e'r'commander e'l'même kose. S'il vous plaît, heinnn !
    — Excusez-moi, je suis pas ch'timi, je suis de la région parisienne, et j'ai rien compris.



    *

    Analyse de la vidéo n°3 (camembert le Rustique): 

    Traduction du passage en "français plouc"
     
    "Bon Dieu, Il a bon goût ce camembert là? Et en plus, il a de la tenue, et de nos jours, c'est bien rare".

    Publicité comique, qui joue sur le contraste entre deux mondes: haute bourgeoisie parisienne d'un côté, France rurale, "rustique", de l'autre.
    • La classe sociale des personnages est marquée par:
      • les habits
      • les sujets de conversation (Drouot, le marché parisien de l'art et des antiquaires, la princesse, etc.)
      • la prononciation (intonations, ton "snob")
      • les prénoms (Charles-Edouard: prénom typique de la haute bourgeoisie)
    • la notion de goût, encore, mais cette fois au sens de "avoir bon/mauvais goût"
    • Changement de prononciation:  parodie de l'accent CAMPAGNARD (pas une région géographique, plutôt une provenance diffuse; la voix du terroir qui remonte)
      • lexique: "boudiou", contraction paysanne de "bon Dieu", "ben" pour "bien"
      • Prononciation: le "r"
      • Syntaxe: "l'a" au lieu de "il a"; "l'a d'la t'enue" pour "il a de la tenue"

    VIDÉO: Les Nuls: "Le Typique", parodie de la pub n°2 
     

     


    Transcription:
    — Ha ha ha! Il paraît qu'à Drouot il achète n'importe quoi!
    — Oui, mais pour sa troisième femme, la princesse, il a eu du goût!… Ben putain d'sa race le claquos, y fonce [?]
    — Charles-Edouard!
    — Hummm! HUMMMMM! Aïe Aïe Aïe Aïe Aïe!
    Le typique. Il a l'accent typique.
    — Marie-Hyacinthe! La putain d'sa race, ma parole! Hummm"

    Remarques: 
    • Exagération du contraste de la première pub
      • accent snob encore plus marqué d'un côté, accent pied-noir (français d'Algérie, cf la prononciation de "MaRie")
      • Vocabulaire plus argotique: boudiou devient "la putain de sa race", accentué avec l'accent pied noir (autre expression "typique" des pieds noirs: "Ma paRole")
    *

    Analyse de la vidéo n°4

    Un bel exemple de contraste entre un français extrêmement châtié (Edouard Balladur, avec une pointe de suffisance dans la prononciation), et un français de banlieue ultra accentué, plein de fautes de syntaxe et de licences grammaticales.

    Remarques:
    • Un dialogue de sourds: deux mondes qui ne se comprennent pas
      • Balladur incarne une France d'élite, traditionnelle et méprisante (maintien, diction aristocratiques; une caricature de la "caste" des politiques, depuis l'Ancien Régime)
      • Le jeune figure également un stéréotype: à aucun moment il n'est spécifié qu'il s'agit d'un jeune "de banlieue", et il n'y a pourtant aucun doute possible. 
    • Dès le début du dialogue, contraste marqué entre;
      • Jamel: "Ouais, qu'est-ce qu'y a?" [Keskia?] (syntaxe et prononciation contractée, mâchée, peu détachée)
      • Balladur: "Qu'est-ce donc que cela?" d'un côté (détachement des moindres syllabes et tournure ultra-soutenue "qu'est-ce donc que…" 
        • Par ailleurs: "cela" transforme le jeune en chose, en objet.
    • Balladur, exemples de français soutenu: 
      • Usage de "cela" même à l'oral.
      • Vouvoiement systématique
      • "Voyez-vous" (+ mon petit: condescendant)
      • vous pourrez noter mon jeune ami
      • Ecoutez, rien ne vous interdit d'espérer trouver  (4 verbes en 8 mots!)
      • A noter aussi, le retour de "mon dieu" (bien catholique)
    • Jamel, caricature du "parler banlieue": 
      • Usage systématique de "ça"
      • Contraction de monsieur en "M'sieur", associé à l'utilisation du tutoiement, inapproprié en pareil contexte (on vouvoie toujours quelqu'un qu'on appelle Monsieur).
      • Syntaxe fautive (Équivalent du "double negative" en Anglais US?): 
        • "c'est pas ça mon problème que j'ai moi" (redondance du possessif: "mon problème que j'ai"; tournures correctes: ça n'est pas le problème que j'ai OU ce n'est pas mon problème)
        • Même faute: "où il est ton rêve que tu m'proposes?"
        • Même faute + erreur de pronom relatif: "C'est quoi ta société qu'tu nous emmènes?" ("que" à la place de "où"/"vers laquelle") 

      • Utilisation de "nan" pour "non" (Ah nan j'te d'mande pas ça)
      • "vas-y!" (c'mon) et son verlan "zyva", très employés dans le parler banlieue (valeur d'emphase et de ponctuation)
      • Agressivité montante des intonations"
      • "Fais moi Rrrêver j'te dis": le son [R] plus marqué encore qu'en français courant: héritage africain/nord-africain, transmis par les parents.
      • "d'où j'rêve moi"
    *

    "LE PARLER BANLIEUE", AUTRE CARICATURE

    NICOLAS DEVOS, "Chronique" (Emission "On n'est pas couchés", France 2, Janvier 2014)

    Dans le contexte explosif du débat sur la montée de l'antisémitisme en France, le comique Nicolas Devos imagine un dialogue entre lui-même et un jeune des banlieues. Écoutez attentivement le contraste entre les registres de langue et les façons de parler français.


    Transcription:
    Rien qu'hier par exemple, alors que je faisais mes courses comme tout le monde chez mon dealer de l'avenue Foch*, j'ai eu l'honneur et le plaisir de me faire aborder par un jeune groupie qui s'est approché de moi et qui d'un ton très spontané m'a dit: "Eh frère! Vas-y viens voir! Viens voir viens voir vas-y viens voir viens voir viens voir viens voir (crachat) Viens viens viens viens viens (…) Eh c'est toi Nicolas Devos? Comment j'te kiffe ta race putain comment j'mate toutes tes chroniques sur Youtube, Dailymotion, Quenelle.com. Des barres de rire mon frère que tu leur mets à cette bande de rats crevés sans prépuce (crachat)". Je lui dis bonjour jeune homme, je vous pardonne volontiers d'avoir craché sur mes souliers, mais moi c'est Bedos, avec un "B", comme Bienvenue en France mais restons calmes tout de même, hein. Il me dit "Vas y j'm'en bats les couilles là, c'est pas toi le bouffon d'la télé là, qui s'la joue cador des mots là, genre t'as sucé Baudelaire, Alfred Camus toute la clique là…" Je lui dis oui oui oui je vous remercie, en effet il m'arrive de me produire gratuitement dans une émission populaire diffusée le samedi soir… Il me dit "Voilà, c'est ça, c'est ça".

    *Adresse prestigieuse, dans le 16 arrondissement de Paris.

    Voir l'intégralité de la chronique ICI